4. nov., 2016

Antoine, je l’ai toujours poussé.

Quand l’accident s’est produit, j’étais à l’école en Normandie. Ce sont mes parents qui m’ont prévenu. Antoine était considéré comme le troisième enfant de la famille, comme mon frère. De juin à décembre, attendant mon incorporation sous les drapeaux, j’ai été très disponible pour Antoine.

J’ai ressenti la détresse d’un frangin, qui s’interroge sur l’avenir, sans savoir si ce dernier va remarcher un jour. Pourra-t-on faire de nouveau les mêmes activités de notre âge, des types de 20 ans qui sortent, draguent les filles ?

 Antoine a été d’autant plus pénalisé par cet accident qu’il s’exprimait à travers son corps, il était beaucoup plus dans l’action par une gestuelle qui faisait rire, alors que moi, j’étais plus dans le mode expression orale. Les blagues, l’humour, il n’a rien perdu de sa vivacité, de son goût pour l’amusement, au centre de rééducation à Bar-le-Duc où il a fait des courses de fauteuil roulant dans les couloirs, des tas de gags avec les personnes, mais l’impact de l’accident était quand même bien présent.  Il s’interrogeait néanmoins beaucoup sur son devenir, sur son poids, car il pesait 38 kilos à ce moment-là pour 1,70 m ! Il avait fortement maigri. Si Antoine ne reprenait pas de poids, il était contraint de se faire perfuser à l’hôpital. Il supportait très mal toute l’empathie qui le surprotégeait, qui le maternait. Il en avait ras le bol d’entendre toujours : « Fais attention à ça ».Il se raccrochait à moi, car j’étais le seul à le secouer, à le pousser du côté positif, j’étais plutôt du genre à dire : « Écoute Antoine, on ne va pas se laisser faire, on ne va pas se laisser démonter, si tu n’y arrives pas aujourd’hui, tu réussiras demain ».

 Je n’étais absolument pas dans le larmoyant, bien au contraire, car c’est mon caractère : « Si tu veux progresser, il faut y aller ! » Je désirais à tout prix qu’il sorte de cette situation.

J’ai été éduqué dans une espèce d’insensibilité et le message que je lui envoyais était : « Tu n’es pas le premier, tu n’es pas le dernier, donc, il va falloir que tu te bouges et puis ça ira mieux ».

Cet épisode dramatique de sa vie nous a forcément rapprochés, comme il nous a changés, fait grandir. Par la suite, même si nous n’allions plus en boîte, nous avons continué à sortir, à voir les copains, à partir nous promener et demeurer le duo de potes toujours prêt à déconner, s’amuser, rire, etc. Je le poussais aussi par-là, pour éviter qu’il puisse s’enfoncer dans la déprime, ou un quelconque laisser-aller.

 Nous avons traversé des périodes difficiles, son orgueil en a pris un coup, notamment lorsque je devais le porter pour aller aux toilettes et que nous étions chez des gens, ce n’était pas évident aussi bien pour lui que pour moi. Il a traversé des moments de découragement, c’était inévitable. Je le comprenais, je savais qu’il fallait lui laisser le temps de digérer, qu’il devait toucher le fond pour mieux remonter : « Je vais t’aider pour mieux remonter ».

 C’était particulièrement dur le dimanche soir, lorsque je devais le ramener à l’hôpital. Pour lui c’était une déchirure, j’avais du mal à le laisser seul dans cette chambre.

 Dans l’ensemble mon attitude a été positive. Certaines fois, il en avait marre de mes discours et me disait : « Mets-toi à ma place, tu verras »

 Dans ces cas-là, j’encaissais, sans rien dire, je savais qu’il était dans un mauvais jour, le lendemain notre discussion était oubliée. Nous arrivions sur la fin de notre jeunesse, et l’accident a sûrement accéléré notre maturité, nous a fait vite grandir.

 Antoine a envisagé la vie sous un angle différent, il a vu les choses d’un autre œil et son regard avait changé sur la vie. Il relativise nettement plus et moins impulsivement. Il aborde les évènements de manière plus intelligente et sereinement.

 Nous sommes toujours aussi proches, malgré les kilomètres qui nous séparent, on se téléphone pratiquement toutes les semaines. Je peux compter sur lui, il peut compter sur moi, en toutes circonstances.

 Par ailleurs, Antoine a réussi une carrière professionnelle remarquable, se mettant à son compte, alors même que beaucoup de gens totalement valides hésitent de se lancer.

 

 

                                                                                              Olivier.